La vengeance de Proietti

Un inédit de Cesare et Liana

Novembre 1936 était chaud, presque comme un mois de printemps. Les arbres ne se décidaient pas à perdre leur feuillage et un passant inattentif aurait pu prendre leurs couleurs pour des teintes printanières. Seul peut-être l’angle plat avec lequel le soleil frappait les bâtiments trahissait la saison et la difficulté de l’astre à atteindre son zénith, fatigué qu’il était d’avoir brillé onze mois déjà.

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Le tram qui m’emmenait en ce dimanche à la stazione Termini, la gare centrale de Rome, était quasiment vide. La saison des excursions du dopolavoro était terminée et les raisons de se rendre dans cet édifice, dont le fronton en triptyque belle époque ressemblait plus au frontispice d’un casino qu’à une promesse de dépaysement, étaient rares.

 

Un groupe de colons était en partance pour l’Éthiopie. Cet exode organisé permettait au régime de montrer ses largesses et ses succès tout en contraignant à l’exil des communistes avérés ou supposés. Le procédé était simple : un ouvrier idéologiquement suspect perd son travail à la demande du secrétaire du parti. Resté sans ressources, il est contraint d’accepter l’offre généreuse d’un lopin de terre dans la corne de l’Afrique, au contact des tribus rebelles. C’était toujours mieux que la prison ou le confin en Italie, susurraient les séides du fascisme.

 

Ascanio avait dû recevoir un ordre supérieur, lorsqu’il m’avait dit :

- Cesare, tu iras à Termini et observeras le départ des colons. Tu me feras un rapport que je transmettrai à qui tu sais.

Il avait lu l’incompréhension sur mon visage et avait ajouté : « 150 familles partent dimanche pour Naples, où elles embarqueront pour l’Éthiopie. Il y a parmi eux des communistes notoires et tu dois t’assurer qu’ils sont aussi du voyage. Tu iras voir le chef de train avant qu’il ne siffle le départ et tu vérifieras que tous les noms qui sont sur cette liste ont embarqué. Compris ? », demanda-t-il en me tendant un morceau de papier à en-tête du Ministère de l’empire.

 

J’avais surtout cru comprendre qu’Ascanio me refilait une sinécure et que je pouvais inviter Liana à m’accompagner.

 

Dans le tram qui nous amenait à la gare, je parcourais le feuillet reçu d’Ascanio.

Liana guignait par-dessus mon épaule.

- Secret d’État, lui opposai-je en la poussant doucement du coude.

Elle réagit comme je l’espérais et se blottit plus fort contre moi.

- Ah l’Afrique, as-tu jamais eu envie d’y aller, Cesà ?

- J’irais bien avec ces colons jusqu’à Naples, voir le Vésuve et Pompéi,

mais que veux-tu que j’aille faire au pays de lions et de éléphants ?

- Mieux vaut vire un jour comme un lion que cent ans comme un mouton !,

s’amusa Liana en reprenant l’un des slogans officiels.

- Chhut Liana, tu blasphèmes GM.

GM était l’acronyme qu’Ascanio n’avait enseigné à utiliser pour parler du Duce sans le nommer, un peu comme les juifs disent Adonai lorsqu’ils lisent Yavhé dans un texte. Il est des mots qui ne se prononcent pas sans risque.

- Tu n’oses pas dire « Duce », se moqua-t-elle à voix basse. Dis-moi, toi le policier, quel est le mot le plus dangereux à dire : « Duce » ou « communisme » ?

Je n’avais pas envie d’entamer cette discussion en public et j’avais plus à perdre d’une dénonciation du fait de mon statut de policier que la plupart des passagers du tram.

- Ah le continent noir, reprit Liana. Sais-tu qu’un docteur autrichien, Sgismund quelque chose, a dit que le vrai continent noir, c’était le sexe ?

- Liana, si tu ne te tais pas, nous descendons au prochain arrêt et terminons à pied. Tu veux vraiment me créer des problèmes ?

Arrivés à Termini, je sortis ma carte de police pour accéder aux quais et fis comprendre à l’employé des chemins de fer que Liana n’allait pas non plus acheter de ticket de quai. Il se le tint pour dit.

- Voie 10 pour le train de Naples avec les Africains !

La gare résonnait du piaillement des oiseaux prisonniers de sa haute voûte. Sa structure métallique, si moderne il y a 50 ans, était déjà démodée et le régime préparait des plans pour la refaire selon ses desseins, toute de marbre et de lignes droites.

 

Les familles en partance étaient alignées le long du quai, leurs pauvres bagages à leurs pieds. Je ne lisais ni joie ni enthousiasme dans les regards et les attitudes, mais plutôt de l’incertitude et de la résignation. Combien partaient de leur plein gré ? Je l’ignorais.

 

Je m’approchais du fonctionnaire du Ministère de l’empire qui conversait avec le chef de train et sortis la liste de passagers de ma poche, pour la comparer à la sienne. Liana jouait à quelque distance avec un enfant. Soudain, je sentis une caresse étrange et rapide entre mes jambes et, y mettant ma main, je compris que mon pantalon avait une large déchirure au fessier qui remontait jusqu’à l’avant. Je tâchais de rester naturel, mais le représentant du Ministère de l’empire s’agitait d’une manière étrange.

- Vous allez bien ?, demanda-t-il l’air inquiet.

- Oui, dis-je sans me convaincre moi-même.

- Quelqu’un vous a effleuré, ne l’avez-vous pas senti ? Il est parti si vite que je l’ai à peine remarqué. Il faut se méfier de cette chienlit ! ajouta-t-il.

 

Je m’éclipsai un instant aux toilettes, faisant discrètement signe à Liana de me suivre. Elle avait sûrement une épingle sur elle qui me permettrai de retrouver un peu de dignité. Me concentrer sur mon apparence me permettait en outre de ne pas penser à l’agression dont j’avais été victime et de geler la terreur qui y était liée. A quelques centimètres près, ma chair aurait été labourée par le fer en un endroit sensible.

 

Lorsque je fus seul, je regardai mon pantalon : il avait été sectionné, probablement au couteau, du bas du dos vers l’entrejambe. En sortant des latrines, je serrais les jambes plus que d’habitude.

 

- Vous pouvez faire monter les voyageurs, dis-je au fonctionnaire ministériel.

Il commença son appel :

- De Angelis ! De Santis ! Mancini ! Ricci ! Rossi !

A chaque patronyme, une famille s’activait lentement, ramassait ses baluches et se faisait compter par le fonctionnaire avant de monter dans le train. Parfois, je demandais à voir une pièce d’identité, moins pour m’assurer de la correspondance entre la liste et les répondants humains que pour montrer à l’humanité amassée sur ce quai de gare que même à la veille de sa grande transhumance, elle restait soumise à nos lois. Je ne demandais pas ces documents au hasard : je choisissais les individus fichés, selon la liste que j’avais reçue. Ceux-ci ne devaient en aucun cas manquer leur rendez-vous avec l’exil et je devais m’en assurer.

 

Lorsqu’arriva le tour de la famille Proietti, je vis s’approcher le pater familias, petit, hâblé, habillé en travailleur, pantalons et veste de laine dont la forme n’était plus qu’un lointain souvenir, casquette sur la tête et godillots de chantier aux pieds. Il figurait sur ma liste, mais avant que j’aie pu lui demander ses papiers, il s’approcha jusqu’à me toucher et, montant sur mes pieds avec ses brodequins, me murmura à l’oreille :

- Tu te rappelles de Pizza Navona, la fête de Rome, le 21 avril ? Si tu ça ne te dit plus rien, ton pantalon s’en souvient maintenant !

 

Je n’avais pas oublié : j’avais été mobilisé pour réprimer une manifestation dont les acteurs s’étaient joués de moi. J’avais été poussé dans un étal de sucreries appartenant à un membre du parti que j’avais dû indemniser et tous les ennemis du régime avaient pu fuir. Proietti y était, comment aurait-il pu sinon savoir que je me trouvais Piazza Navona ce jour-là ?

- Eh Proietti !, lançai-je alors qu’il s’éloignait déjà avec sa femme et leurs quatre enfants. Il ne répondait pas et marchait vers le train sans se retourner.

- Bon voyage ! Le Duce compte sur toi pour pacifier le Gondar ! Courage, c’est plus difficile que déchirer un pantalon, mais tu es courageux ! Bon voyage !

 

- Qu’as-tu ? demanda Liana qui n’avait pas vu le manège de Proietti.

J’avais besoin d’évacuer ma tension. Je ne répondis pas à Liana, fixant l’homme et sa famille des yeux et ne quittant le quai qu’après que le train se soit ébranlé. Bon voyage au pays des lions et des éléphants, Proietti!

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