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Retour sur les prix du roman 2022 de la Société genevoise des écrivains

Vous ne connaissez peut-être pas la Société genevoise des écrivains (SGE), qui, il est vrai, est discrète et ne compte pas dans ses rangs les auteurs genevois les plus connus (à l’exception

de Joël Dicker). Qualité et notoriété ne riment cependant pas toujours, c’est pourquoi je voudrais vous parler des deux lauréats du prix du roman 2022 de cette société. Ce prix a été remis en décembre 2022 dans la maison du général Dufour (lequel visiblement aimait les cuisines modernes avec un îlot central recouvert de granit. Bon, la cuisine a été refaite après le Sonderbund, sans doute d’ailleurs au 21e siècle à en juger par les équipements. Donc nous ne saurons pas ce que mijotait la cuisinière de la famille Dufour. Fin de la parenthèse.)


Le fait qu’il y ait une femme et un homme parmi les lauréats ne tient en rien à une volonté de surfer sur la vague #MeToo, d’autant que les femmes sont largement surreprésentées parmi les lauréats des années précédentes. Cela témoigne en réalité du fait que le jury n’a pu départager deux œuvres très différentes, qui l’ont chacune conquis. À noter qu’aucune des deux œuvres primées n’est (encore) éditée (seuls les textes non édités peuvent concourir), mais il y a fort à parier que les récipiendaires étudieraient avec attention toute proposition en ce sens.


Graziella Corvini reçoit la plume d’or 2022 pour son récit « L’Ancre du destin ». À travers ce roman, le jury récompense « un texte particulièrement original, d’une très grande imagination, à la construction habile et qui demande une forte exigence de lecture », selon les mots de René Rieder qui a prononcé la laudatio des deux lauréats (dans lesquelles j’ai puisé pour ce texte) lors de la remise des prix.


« L’Ancre du destin » présente Adam Walker. Cet écrivain, qui reçoit un mystérieux message porteur d’une interrogation : « Un romancier engendre-t-il un monde imaginaire lorsqu’il fait apparaitre ses lignes sur le papier ou engendre-t-il un monde réel ? » La réponse implicite proposée par « L’Ancre du destin » est le livre ne s’inspire pas de la réalité, il la crée.


Cela « s’exprime tout particulièrement par la réflexion, toute pirandellienne, sur la place des personnages : vivent-ils par eux-mêmes ou bien souffrent-ils de la tyrannie de l’auteur ? Pour répondre à cette question, on peut parodier un titre de Pirandello en affirmant que L’Ancre du destin, c’est « trois personnages en fuite d’auteur », relève la laudatio.


Ce livre ne peut pas véritablement être résumé et son fonctionnement « n’est pas linéaire. Il s’appuie sur un premier axe qui est le saut dans la temporalité, et même dans le futur. Et les causalités sont inversées : ce ne sont plus les actes passes qui produisent le présent, mais le futur qui provoque le présent. Le deuxième axe du roman est la déformation et la transformation », notamment des personnages ou des lieux à l’identité changeante au cours du récit.


Encore un mot : j’ai participé à un atelier d’écriture animé par Graziella, dont la générosité et l’ouverture aux autres m‘ont séduit.


Le prix du roman 2022 a été décerné à Maurice Darier, ancien ambassadeur de Suisse en Arabie Saoudite, Oman et Yémen, Finlande et Estonie, et auteur en 1995 d’un premier roman intitulé « Andermonde ». Son cru 2022 s’intitule « Une nuit en Flandre » et narre l’histoire de Charles Anzenave et René Desmerieux, pris dans le second conflit mondial dans la Belgique occupée. Charles et René sont deux associes « dont l’entreprise contribue à l’effort de guerre nazi, en fournissant non seulement du matériel aux Allemands, mais aussi des hommes, des travailleurs, qui savent qu’on les envoie vers la mort. Alors que Desmerieux collabore avec conviction, Anzenave est attaché aux valeurs humaines, à la liberté, à la démocratie et à une certaine image de l’Angleterre », mais s’enfonce dans la passivité face à la situation de guerre. Vient 1944 et Anzenave s’interroge sur l’après et la manière de traverser cet après.


« (…) Les années d’après-guerre seront plus légères, mais (…) si pendant la guerre, la question était de savoir comment survivre quand les forces du mal étaient au pouvoir, toute la deuxième partie du roman pose la question de savoir comment vivre après ce qui s’est passé. » Au soir de sa vie, après la mort de sa femme, Charles retourne régulièrement dans la résidence de Flandre, dans l’espoir de comprendre, de se comprendre et de comprendre l’autre, voire de se racheter : « Il cherchait la faute chez autrui pour mieux comprendre la sienne. Il n’a pas été fidèle envers lui-même. Cela explique sa quête de l’infidélité », écrit l‘auteur.


Cette année 2023, la Société genevoise des écrivains remettra son prix de l’essai. Avis aux intéressés !

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